Maël & Kris raconte « Notre Mère la Guerre » sur la guerre de 14-18

Notre Mère la Guerre est, après Un Homme est mort et Coupures irlandaises, le nouveau grand récit de Kris, qui confirme son redoutable talent d’auteur-conteur.À la mise en images, c’est Maël, révélation exemplaire d’un dessinateur jouant désormais dans la cour des grands. Il revient sur sa collaboration avec Kris le temps d’une (longue) interview…

Notre Mère la Guerre est, après Un Homme est mort et Coupures irlandaises, le nouveau grand récit de Kris, qui confirme son redoutable talent d’auteur-conteur.À la mise en images, c’est Maël, révélation exemplaire d’un dessinateur jouant désormais dans la cour des grands. Il revient sur sa collaboration avec Kris le temps d’une (longue) interview…

Pourquoi la guerre de 14 intéresse-t-elle un auteur trentenaire ?

Parce qu’elle est emblématique de toutes les guerres, dans le sens où elle prolonge celles qui l’ont précédée tout en préfigurant celles qui vont suivre. C’est ce qui en fait aussi un terreau d’humanité et d’inhumanité, et donc une source d’inspiration inépuisable pour qui s’intéresse à la dimension psychologique des personnages. On peut dire ça de toutes les guerres, mais particulièrement de celle-ci, je crois. Je n’ai pas connu d’aïeux ayant vécu la guerre de 14, et toute l’émotion que cette période peut contenir m’est transmise par les livres (Dorgelès, Barbusse, Remarque…), et par les échos que cette absurde boucherie peut avoir aujourd’hui dans d’autres conflits. Évidemment, la guerre prend d’autres formes de nos jours, mais on peut toujours se poser cette question : que deviennent les hommes qui la font ? Quel genre d’hommes, de femmes, façonne la guerre ? Ce sont les questions que posent, par exemple, des œuvres comme Valse avec Bachir, ou ce que l’on sait des guerres en Irak ou en Tchétchénie…

Un énième récit sur la guerre de 14 ? En quoi ce récit est-il différent des autres ?

Je n’aurais pas aimé travailler sur un énième album sur la guerre de 14 ! Quand Kris et Claude Gendrot m’ont soumis ce scénario, je me suis bien sûr posé la question. Et je n’ai pas hésité longtemps, car la force et l’originalité de ce récit, c’est de mettre la guerre en perspective en adoptant toujours le point de vue des personnages, d’une manière très subjective ; la guerre devient un révélateur, presque un personnage, qui exacerbe les tensions, les antagonismes, qui ébranle les certitudes et efface les notions de bien et de mal. Et Kris développe tout ça en abordant deux aspects souvent peu évoqués : d’une part l’image ambiguë de la femme dans le cœur des soldats, d’autre part l’envoi en première ligne de très jeunes délinquants ou criminels. Soit deux sujets assez délicats, tout de même, donc assez intéressants à mon avis.

Comment as-tu abordé graphiquement Notre Mère ? Quels étaient (sont) pour toi les écueils à éviter, et a contrario les partis indispensables à prendre, pour rendre compte de la « couleur » de la guerre ? Et à propos de couleurs, de la palette colorée cette fois, là encore qu’est-ce qui a motivé tes choix ?

Évidemment, la référence à Tardi est inévitable. On y pense, et puis il faut l’oublier un peu. Tardi a le génie de la reconstitution : tout est parfaitement exact, mais jamais ennuyeux, bien cadré, vivant… Mais il raconte en voix off, la plupart du temps. Notre parti pris narratif est plus subjectif et plus dialogué, ce qui explique que nous essayons d’être exacts sans être préoccupés par le moindre détail. Beaucoup de mes plans sont dessinés sur la base d’une documentation précise, beaucoup d’autres viennent dans le feu de l’action, pour ainsi dire…
Tenté tout d’abord par un dessin très lâché, un peu expressionniste, je suis vite revenu à quelque chose de plus réaliste, plus précis, mais en privilégiant toujours l’expressivité des personnages. La difficulté, avec un tel sujet, c’est d’être trop documentaire ou trop évasif ; on doit chercher l’équilibre graphique qui permet de rendre l’arrière-plan crédible en peu de détails, sans pour autant tomber dans la manie de la reconstitution, et tout en gardant de la vie dans les premiers plans. Je voulais rendre aussi une certaine confusion, que le trait soit rapide, descriptif mais pas maniaque…
Je pense que quand on évoque la guerre de 14, on a tous en tête la boue, la grisaille, le brouillard… ce qui est un peu réducteur, les saisons passant aussi dans les tranchées, avec leurs bons et leurs mauvais côtés… Notre première partie se déroule essentiellement au début de l’hiver 14. Pourtant, je ne voulais pas aller de gris en gris. Dans toute grisaille, il y a une dominante de couleur, chaude ou froide. Avec l’aquarelle, technique que j’utilise pour la couleur directe, on obtient facilement des nuances presque neutres mais toujours colorées, plus ou moins opaques, et dans lesquelles on peut sentir la boue ou l’humidité de l’air, par exemple. J’ai donc cherché une ou deux couleurs chaudes, qui évoquent la terre humide, une ou deux couleurs froides, qui évoquent l’air froid, et l’essentiel des nuances est obtenu avec ces quelques teintes. Ce qui donne une atmosphère faussement monotone, parfois rompue par des éclats de violence, en couleurs plus chaudes. Et au milieu de tout ça, les uniformes de cette époque, bleu et rouge côté français, tranchent parfois. Pour résumer, une palette volontairement restreinte, mais qui peut exprimer beaucoup de nuances d’atmosphère.

La collaboration avec Kris : quelles sont, à tes yeux, les qualités essentielles de Kris ?

C’est une collaboration assez idéale. Kris aime raconter, et son enthousiasme est communicatif, en particulier lorsqu’il découvre une nouvelle source d’inspiration ou une nouvelle idée. L’histoire s’enrichit de nos échanges et de nos discussions, il sait être directif quand il le faut, ouvert quand j’ai besoin d’exprimer plus de choses… Son écriture étant tout de même assez dense, je suis passé à un découpage en quatre bandes, et j’ai dû augmenter mon format de planche pour permettre de mieux équilibrer les proportions textes-images. Nous travaillons particulièrement l’étape du story-board, et Kris montre une sacrée capacité d’adaptation lorsqu’on a un problème de place ou de rythme. Surtout, je crois que nous partageons tous les deux un goût particulier pour les personnages forts, pour les situations psychologiquement et socialement intéressantes. J’aime d’habitude les styles d’écriture plus concis, mais il sait créer une atmosphère en quelques mots, c’est quelqu’un qui travaille très bien sur l’ambiance, le ton… Une dernière qualité, qui m’a quand même bien aidée, c’est que c’est un fou de documentation !



Publié le 26 octobre 2009 - Tags : , , , , , ,


  • 0

  • +

  • 86
    Notez cet article
    Merci
    Une erreur s est produite